Tante Joséphine et ses pique-niques à l’Anse-à-Gilles

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Quand elle téléphonait de Montréal pour annoncer sa visite, tante Joséphine soulevait un vent de panique dans la famille. D’abord, en ordonnant à ma mère de rejoindre la parenté du Bas-du-Fleuve (comme elle se plaisait à dire en parlant des gens entre Montmagny et la Gaspésie) afin de mettre tout les préparatifs en branle pour notre pique-nique annuel à l’Anse-à-Gilles. Un joli coin de villégiature situé sur la Rive-Sud du Saint-Laurent, à quelques kilomètres en aval de Montmagny.

Tante Joséphine était la sœur de mon grand-père Alfred. Jeune encore, elle avait quitté sa paroisse, Saint-Thomas de Montmagny, pour émigrer à Montréal et gagner sa vie dans la couture. Elle travaillait chez Savile Row, maison spécialisée dans la confection de complets haut de gamme. Tous le savaient, déformation professionnelle ou fierté personnelle? Mystère. Rien ne lui échappait, et ce, au grand désarroi des mâles de la famille. D’un regard, la couturière expérimentée ne pouvait résister à la tentation d’évaluer la qualité d’un vêtement : l’étoffe, la coupe, la confection; les revers et les boutonnières. Boutonnières surtout. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai vu un oncle retirer son veston plutôt que de l’exposer à l’œil redoutable de Joséphine.

L’experte qui se vantait de travailler pour un bourgeois exceptionnel (en parlant de son patron, qui n’avait rien du Juif errant) se spécialisait dans la confection des boutonnières françaises et des revers piqués main. Chez Savile Row, le « Hugo Boss » de l’époque, ils avaient compris que pour se démarquer, il fallait convaincre le client qu’en s’affichant dans un complet griffé « Savile Row » il allait se distinguer du commun des mortels.

Sa spécialité, sa compétence et le fait d’avoir quitté son patelin pour faire carrière dans la métropole procuraient à l’aventurière, un sentiment de supériorité qui frisait l’arrogance.

Indéniablement, grâce à cette migration vers la grande ville, la demoiselle avait acquis une aisance peu ordinaire. À l’occasion, pour se distinguer, notre Montréalaise d’adoption laissait échapper tout bonnement quelques phrases dans la langue de Shakespeare. Ou mieux, elle cessait tout grasseyement pour rouler ses « R » à la façon des gens de la grande métropole.

Elle n’hésitait pas non plus, aux premiers signes du printemps de nous rappeler que les montréalais étaient déjà en souliers tandis qu’à Québec nous barbotions encore dans la neige fondante. Défiant le froid et le vent, elle portait bibi à fleurs avant que ma mère ait remisé son feutre. Bref, tante Joséphine, toujours tirée à quatre épingles, faisait sentir à tous et chacun que grâce à sa débrouillardise, si jamais elle revenait habiter la vieille Capitale, ce serait chez les gens de la haute (pour ne pas dire les gens riches) qu’elle irait frayer.

Haute comme trois pommes et bien en chair, l’illustre dame escamotait son embonpoint dans un « Spencer », fabriqué sur mesure chez « Dominion Corset », une entreprise florissante qui avait pignon sur rue dans un quartier de la basse-ville de Québec

Abondamment baleiné et lacé tout au long de la colonne vertébrale, l’indispensable corset était généralement taillé dans une sorte de brocart délicatement fleuri ton sur ton et conçu pour résister à toute épreuve. Année après année, Joséphine commandait l’objet de torture chez Rose, sa nièce par alliance, corsetière diplômée et représentante de la compagnie.

« Joséphine a mis son armure » disait malicieusement mon père, en parlant de cet abominable sous-vêtement qui donnait aux femmes de taille forte, une allure de pigeon.

Quand l’une des nombreuses baleines (minces lames d’acier trempé) parvenait à glisser hors de la couture qui la retenait en place, pour s’enfoncer sauvagement dans un misérable bourrelet, l’incident provoquait immanquablement une douleur aiguë qui donnait à la victime, l’impression qu’on lui perforait les entrailles. « Il fallait bien souffrir un peu pour dissimuler les excès de table », soupirait la gourmande.

Pour revenir au coup de fil montréalais, une fois la parenté de Montmagny au garde à vous, il s’agissait de réserver les trois ou quatre « chalets » habituels qui allaient loger les vacanciers et devenir les témoins complices d’une journée inoubliable.

L’endroit était spectaculaire. À marée basse, la grève pavée de galets et jonchée d’épaves, invitait les vacanciers à se tremper les pieds dans des eaux glaciales laissant les chevilles rougies et engourdies tellement le froid était vif.

Si la chance était de notre côté, nous allions voir passer un paquebot, un transatlantique et, inévitablement, quelques goélettes ou des barges chargées de bois. Cet imprenable spectacle nous faisait rêver de départs et de pays lointains. Plus de chance encore, nous pouvions admirer une majestueuse Empress souvent pilotée, depuis Pointe-au-Père jusqu’à Québec par un cousin de maman.

C’était la belle époque. C’était avant la guerre 39-45. En les regardant glisser sur les eaux calme de notre Saint-Laurent, qui aurait cru qu’un jour, pas très lointain, ces imposantes cathédrales maritimes deviendraient les cibles de l’ennemi.

Revenons à des moments plus joyeux : aux pique-niques de tante Joséphine, à l’Anse-à-Gilles. Ce rendez-vous annuel au pays d’origine de mes ancêtres maternels avait le don de resserrer les liens familiaux déjà passablement tricotés serrés.

Tante Joséphine, l’enjouée, la bien nantie, apportait sa bonne humeur et son jeu de cartes. Quant à notre hôte par excellence, tante Rita, épouse du frère de mon grand-père, elle était immanquablement escortée de ses quatre célibataires de filles : Rose, Fleurette, Jeannette et Laure et ce, à la grande joie des oncles qui ne risquaient pas de s’ennuyer, à moins d’être aveugles, ce qui n’était pas le cas.

Notre pique-nique avait lieu, à la mi-août. Le mois par excellence pour faire bonne chère. Au menu, il y avait toujours le traditionnel bouilli canadien à base de lard salé entrelardé, ce qui lui donnait « un goût d’amande », disait notre cuisinière.

Dans l’immense marmite, (alimentée par trois ou quatre « Sterno » sorte de réchaud à l’alcool, nous n’étions pas encore à l’époque des barbecues) outre le lard salé, mijotaient différentes pièces de bœuf et de volaille, un gros chou, des carottes, du navet, de beaux oignons, rouges de préférence, des pommes de terre nouvelles et de petites palettes de fèves jaunes, ficelées en groupes de dix ou douze.

La coutume voulait que les adultes (j’ai bien dit les adultes) versent un filet de vinaigre sur le chou. J’adorais les observer quand il décantait le vinaigrier, laissant déverser juste ce qu’il fallait pour rehausser la saveur de la crucifère et lui donner un goût de revenez-y. Nous n’avions pas le droit d’en faire autant, nous, les enfants, de crainte d’en verser trop et de « ruiner » notre assiettée. Je conserve précieusement, dans une armoire, le joli vinaigrier de porcelaine nacrée de mon enfance.

Il y avait aussi la platée de pommes de terre servies en robe des champs, le maïs sur épis que l’on salait abondamment une fois enrobé de beurre.

Il ne fallait pas oublier les betteraves tendres et sucrées, servies fumantes, et le savoureux pain de ménage, cuit sur la sole, bien doré, chaud et odorant.

Une autre tradition culinaire de la famille : l’immense plat de faïence rempli de laitue frisée, fraîchement cueillie du matin, accompagnée de crème épaisse, et assaisonnée de sel de mer et de poivre frais moulu. Ce pur délice québécois était la spécialité de la cousine Rose, fille aînée de tante Rita. Nous l’appelions Ti-Rose
pour la différencier de tante Rose, la corsetière diplômée.

Fraises et crème fraîche, tarte au sucre, crème brûlée, pouding chômeur, autant de desserts au menu. Pour couronner ce repas gargantuesque, notre cuisinière de souche nous offrait son irrésistible tranche de pain de ménage, nappée de crème « épaisse à couper au couteau » abondamment recouverte de sucre du pays tout frais râpé.

Mon père était fabricant de moutarde. Ses produits portaient l’étiquette : « Golden Flow Mustard Mills » (la marque de fabrique dans la langue des affaires – l’anglais — était de mise au Québec dans les années 30-40) Il se faisait une joie de distribuer ses délicieux petits pots de moutardes aux fines herbes et autres variétés en plus de ses célèbres cornichons dans la moutarde, un pur délice que nous savourions accompagnés d’un croûton de pain tartiné de beurre de fabrique.

C’était aussi l’occasion de déguster son vin de cerises à grappes maison, dont les cousines raffolaient. Chaque année, dans le courant de l’été, nous allions aux cerises sauvages dans les Hauteurs de Montmagny. De retour, mon père préparait sa cuvée magique qu’il faisait fermenter dans une magnifique cruche en verre de Saint-Gobain, reposant dans un panier de jonc.

À mesure que la journée avançait, que le vin baissait et que le ton montait, on s’étonnait de constater que, d’année en année, cet élixir était de plus en plus exquis. « Un autre p’tit verre » pour en admirer la robe couleur rubis, pour vanter la qualité de la récolte et, bien sûr, féliciter mon père, lui attribuant le mérite de cette délectation annuelle.

Lorsque la tribu eut bien mangé, bien bu et bien ri, c’était déjà la brunante (le déclin du jour) tante Joséphine dont les chairs n’en pouvaient plus d’être compactées, d’un geste audacieux, toujours le même, se levait allègrement et déclarait à tout venant : « Excusez-moi, je vais, de ce pas, retirer mon violon » À l’époque, on appelait difficilement les choses intimes par leur nom. C’était le sort du corset.

L’exemple aidant, les cousines allaient en faire autant. À l’exception de maman qui avait conservé sa taille, toutes portaient cet accoutrement indispensable dont les vertus, prétendait-on, étaient de soutenir les « organes » (le ventre pour dire autrement).

Une fois les filles libérées de leur douloureuse étreinte et des traditionnelles corvées ménagères, les heures qui allaient suivre seraient consacrées aux cartes.

Tante Joséphine donnait ordre de préparer les tables de jeu. Cela supposait qu’aux quatre coins de chacune, il y aurait : sucre à la crème, tire à la mélasse (spécialité de maman) bonbons divinité de cousine Jeannette et les succulentes guimauves maison de la cousine Laure. Mes douceurs favorites.

Notre Majordome menait le bal. Sur-le-champ, sans même crier garde! Elle s’appropriait mon père, lui ordonnant d’être son partenaire. Au moins, s’il arrivait à la joueuse de tricher, étant à l’avantage des deux, elle pouvait compter sur la discrétion de papa. C’était une gagnante dans l’âme. Les façons d’y arriver étaient autre chose. « Une autre paire de manches », disait-elle.

On brassait les cartes, les distribuait. Puis la partie débutait. Un silence religieux régnait aux tables, mais pas pour longtemps.

« Charlemagne! » lançait soudain la diva en déposant sa mise sur la table, attrapant la première « sucrette » à portée de doigts. Il faut savoir que c’était bel et bien au Charlemagne que la tribu jouait. Surtout, ne me demandez pas les règles de ce jeu. Je les ignore.

Combien de fois ai-je entendu ce cri perçant, sorti tout droit de la plus grosse poitrine de toutes les cousines. Tante Joséphine était incomparable. Je vous l’ai déjà dit, je le répète, tante Joséphine était une gagnante de nature.

Soixante ans plus tard, les petits chalets de l’Anse-à-Gilles sont toujours là, campés sur la batture. Peints noir sur blanc comme à l’époque. Il faut faire exprès pour passer devant, maintenant que l’autoroute 20 nous amène tout droit en Gaspésie et que nous pouvons filer à 120km/heure. Disons 110 au cas où un agent de sécurité me lirait.

De ceux et celles qui ont fait les belles heures de ces retrouvailles inoubliables et inestimables, il n’en est plus pour nous livrer le secret de la « tire éponge », pour nous indiquer où trouver la crème fraîche qui se coupe au couteau ou pour brasser les cartes sans « reluquer » la couleur de celle du dessous. Avec le départ de tante Joséphine, notre rassembleuse familiale, de tante Rita, de sa tendre moitié et des cousines nous ayant quittés l’une après l’autre, nous faisons deuil de nos pique-niques annuels à l’Anse-à-Gilles.

Heureusement : se souvenir, c’est vivre…

VOGUE LA GALÈRE


Posséder un bateau, c’est naviguer dans un autre monde. Un monde qui n’a pas les pieds sur terre. Un monde qui flotte, tantôt sur les eaux, tantôt sur les nuages.
Pour célébrer la presque fin des vacances, convaincus que nous avions fait nos classes maritimes avec succès, – on se souviendra de l’épopée «Quand le bateau s’en va » – Capitaine et moi, le Mousse émérite, avons décidé de pousser l’aventure à son max.
C’est là où j’ai découvert le monde des bateaux en le regardant vivre… J’y reviendrai un jour.
Mais d’abord, il faut que je vous dise.

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Ayant passablement maîtrisé le Sidewinder de seize pieds (4,9 mètres) de madame Fille et de monsieur Gendre, pourquoi ne pas nous aventurer et mener à bon port une péniche de quarante-six pieds linéaires (14 mètres), avons- nous pensé.
« À cœur vaillant, rien d’impossible » pouvons-nous lire dans la pierre au palais du célèbre Jacques Cœur de notre histoire de France. C’était sa devise, j’ai cru opportun de la faire mienne.

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Avant de poursuivre mon récit, il vaudrait mieux que vous connaissiez le but de cette croisière de rêve. Partir à la découverte des célèbres Îles-du-Saint-Laurent, appelées les Mille-Îles égrenées de Brockville à Kingston, Ontario.
On n’a qu’à penser à l’histoire merveilleuse et tragique entourant le Boldt Castle érigé dans la baie d’Alexandria sur Heart Island, une île en forme de cœur.

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De quoi faire rêver et pleurer toutes les princesses sur terre.
Un projet du genre vaut bien la présence d’un équipage sélect soit celle de six de nos petits-enfants. Quelle chance! Ils acceptent avec enthousiasme de vivre avec les grands-parents sept jours et sept nuits de rêve. Par ordre chronologique :
Fiona la fion fion, six ans,
William, dix ans, le photographe hors pair, vous verrez….
Les treize ans : Anthony le dévoué,
le comique et Sinead, la débrouillarde, la soprano.
Suivent les quinze ans : Tanya l’artiste, la vedette et
Rachel l’écrivaine, la forte de l’évangile.
Pour réaliser notre rêve, il y a Pippen II, patronyme de notre monstre marin qui dort paisiblement au quai n’exigeant rien de plus pour prendre le large que sept cents litres d’essence et quelques manœuvres agiles de la part du Capitaine, toujours le même, l’homme de ma vie.

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En moins de temps qu’il faille pour crier holà! l’équipage monte à bord, inspecte l’embarcation de la poupe à la proue, choisit sa couchette, case son butin, accepte le rôle qui lui est assigné par Maître après Dieu et, nous voilà prêts pour l’aventure. Six têtes à peu près blondes, six personnalités, six caractères auront à mettre en commun leurs préférences culinaires, leur rythme de vie, leurs talents.
« Évitez les marinas, vous êtes un peu gros » prévient le patron au moment de remettre le navire entre les mains de mon valeureux Capitaine qui a reçu soixante petites minutes de formation intensive.
L’heureux élu peut désormais aller en paix. La navigation n’a plus de secrets pour lui. Il sait maintenant faire marche avant, contourner les bouées, faire marche arrière, volte-face au besoin et, surtout, amarrer sans risquer d’esquinter les fragiles débarcadères ou encore la coque d’une coûteuse embarcation.
La joie est au comble. Les eaux sont limpides, les couchers de soleil à couper le souffle, les clairs de lune à faire rêver Debussy, les îles de la taille d’une coque de noix, font tourner la tête des princesses, tandis que les gars se meurent d’y jouer les Robinson Crusoé.
Notre Pippen II, pour sa part, se complaît à louvoyer entre les îles, mouillant sur demande pour permettre aux six pirates émerveillés de fouiller de fond en comble les minuscules refuges fauniques. C’est le bonheur total.
J’oubliais de vous dire.
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Nous étions huit au départ de la croisière. Nous, les ancêtres, quatre princesses et deux moussaillons. Ce sont ajoutés au cinquième jour, madame Fille, monsieur Gendre et leur « Sidewinder » Durant les jours qui suivent, à la roue du cent trente-cinq forces, monsieur Gendre s’en donne à cœur joie au grand ravissement des matelots en puissance ayant droit à de fougueuses randonnées maritimes.
Nous sommes samedi. Un samedi inoubliable. Le temps est superbe. Croiser un paquebot n’effraie plus Capitaine. Nous déchiffrons les cartes maritimes mieux que la voyante lisant dans les lignes de la main. L’enthousiasme aidant, le mot est lancé : Kingston! « Si nous allions dîner à Kingston au resto indien en souvenir du passage du général Garde-À-Vous au Royal Military College » Général Garde-À-Vous, c’est le surnom affectueux que je donne en cachette à mon petit-fils Guillaume.
Voilà un périple qui séduit l’équipage

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Sitôt dit, sitôt fait, Pippen II et Sidewinder lèvent l’ancre. Le lièvre et la tortue se donnent rendez-vous à la marina de Kingston.
D’une vague à l’autre, d’une bouée à l’autre, d’un phare à l’autre, Pippen II vogue allègrement vers son destin. Je n’ai pas dit vers sa destination. Vous comprendrez pourquoi…
Au moment où pointent à l’horizon les bâtiments de la base militaire, ce qui aura exigé de notre galère deux bonnes heures de navigation, notre Seize Pieds ouvre les moteurs à fond de train, rejoint la marina, se laisse accoster comme un charme, puis attend les lambins pour les accueillir à bras ouverts.

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À la roue de Pippen II, Capitaine au long cours est heureux comme un armateur grec. À ses côtés, son Mousse, toujours la même, un œil sur les bouées, l’autre scrutant l’horizon et tout ce qui flotte à perte de vue. Vous seriez étonnés de voir…
Soit dit en passant, j’ai maîtrisé le vocabulaire marin. Dès lors, c’est avec désinvolture que je lance au besoin : à bâbord ou à tribord, même si j’ai encore du mal à différencier ma gauche de ma droite. En retrait, madame Fille révèle ses talents de navigatrice chevronnée surveillant d’un œil de lynx les manœuvres du paternel.
En parlant des manœuvres du Capitaine, le septième jour, Fiston, père de Rachel et Anthony se joint à nous. Fiston est l’As du catamaran. Rien à son épreuve. Imaginez qu’il a faillit mourir de peur quand son modèle de père chassa tous les oiseaux en train de se dorer au soleil. On aurait cru que Pippen II n’avait pas vu, à bâbord, le phare refuge où ils étaient perchés. Il y avait même un énorme nid au sommet. Moussaillon avait pourtant averti Capitaine à trois reprises de s’éloigner de l’obstacle.
Remarquez que nous ne sommes pas à une émotion près. Au fait, voici une anecdote chargée d’émotions. En cours de route (maritime pour être plus précise), Capitaine prend soudainement panique.« J’ai l’impression que je ne peux plus contrôler le navire. J’ai beau tourner, tourner, tourner, pour aller vers la gauche, rien à faire » Déboussolé, le pauvre homme en vient même à ignorer les termes marins et recourir à sa gauche et à sa droite pour décrire ce qu’il vit. Dans les circonstances, je préfère oublier ses écarts de langage.
Comme par hasard, s’amène la bordée, morte de rire, confessant être montée sur le pont supérieur où se trouve la deuxième roue de navigation. Vous devinez le reste. L’équipage s’est emparé des commandes de Pippen II, ignorant l’impact du geste sur les nerfs de l’Aïeul déjà en train d’envisager un naufrage.
Soulagé de savoir que notre Baleine n’ira pas échouer sur un récif, l’Ancêtre reprend son souffle et remercie le ciel de sa clémence.
Pour revenir à notre destination, l’équipage du Sidewinder, formé de monsieur Gendre et des deux mousses, devance notre arrivée de plus de trente minutes. Nos trois plaisanciers sont déjà au garde-à-vous sur le quai de l’impressionnante marina, les yeux fixés sur l’horizon, prêts à nous accueillir à bras ouverts.
Me croirez-vous? Réussir à amarrer dans une honorable marina notre vagabond de House boat, appellation ontarienne, cela équivaut à pénétrer dans une cathédrale sur la pointe des pieds, avancer jusqu’à la balustrade sous le regard glacé des vénérés saints figés dans le plâtre pour l’éternité, en s’abstenant de profaner le silence qui y règne.
C’est bien ce que je ressens à l’instant où Pippen II, à force d’innombrables et périlleuses tentatives, réussit finalement à se faufiler dans le corridor étroit protégé par un coupe-lame, puis tout en se laissant ballotter par le vent et le courant, atteindre le havre d’accotement. À l’intérieur de cette extravagante marina, nous attend une horde d’intimidants palais flottants.
Pippen II a beau se faire petit, aux yeux de tous, il a l’allure d’un terrifiant requin.
Pas besoin de dire que notre arrivée soudaine dans ce sanctuaire béni des dieux ne passe pas inaperçue. Loin de là, elle provoque même quelques scènes rocambolesques.
En parlant de l’accueil, j’ai spécifié les bras ouverts n’est-ce pas? Les bras ouverts pas pour longtemps. Je vous le jure. À compter du moment où notre royaume flottant franchit le fameux corridor, pour aboutir dans la marina et se rapprocher un peu plus du quai, monsieur Gendre n’a plus assez de ses deux bras pour attraper les amarres que lui lancent, à tour de rôle, les princesses affolées. Pendant ce temps, notre Délinquant n’en fait qu’à sa tête.
L’heure est grave! On ne rit plus!
Pour mon bourlingueur de mari, plus question de faire marche arrière. De toute façon, nous n’avons plus la latitude nécessaire à un revirement. N’écoutant que ses vieux instincts de marin, « À la guerre comme à la guerre » lance t-il à tout venant.
« Évitez les marinas » Trop tard maintenant. De toute façon, plus les minutes s’écoulent, plus Pippen II tangue au gré des flots, plus il a de matelots autour, et plus ils sont nombreux à donner des ordres au Capitaine en détresse.
Please go back! Back up! D’autres crient d’avancer, d’autres de tourner à droite, à gauche. Don’t dock here! No room for your boat! Get your rear end out of the way from the other boats! Ils sont maintenant une armée entière à vouloir diriger les manœuvres et retenir les câblages.
« Y a t-il quelqu’un qui parle français? » s’exclame en désespoir de cause l’un des commandants croyant que mon irlandais de mari ne comprend pas les consignes transmises dans la langue de Shakespeare.
Mon vieux loup de mer qui ne sait plus où donner la tête se souvient tout à coup que le capitaine est Maître après Dieu. N’en doutant pas, il décide de ne plus entendre le chœur des bateliers, mais d’aller de l’avant et d’aborder le quai de plein front.
Le choc quai-bateau, est in-sou-te-na-ble.
« Il n’ira pas plus loin » proclame Maître après Dieu qui retrouve du coup ses esprits et un teint moins violacé, au grand soulagement du Mousse qui a craint un instant pour la santé de l’homme de sa vie.
Grand-maman, allons-nous couler comme le Titanic? Ose demander Fiona, la six ans.
Une chose est certaine, face contre quai, la proue ne bougera plus. Pour les quarante quelques pieds de flanc, c’est moins certain. Rappelons-nous, il y a le courant, il y a le vent.
Je vous jure, même abouti, on a l’impression d’être traqué de tous côtés.
À bâbord, c’est la coque pointue et menaçante d’un yacht digne de Onassis, le museau collé dans la fenêtre de notre cuisinette.
Grimpée sur le pont, une sirène blonde, comme elles le sont toutes d’ailleurs, une sorte de Maria Callas s’évertue à lancer des notes aiguës et des « move, go away. »
À tribord, une rangée de voiliers aux airs provocants pointent leur proue vers le flanc de notre colosse. On craint le pire ; eux aussi. Autant de sopranos hystériques juchées sur les ponts s’époumonent à tout rompre. Elles semblent convaincues que leurs clameurs éloigneront le minable House boat.
Abandonnant les Castafiore à leur opéra, le Old Boys Network se met en branle pour offrir son aide et éviter le pire. Il s’agit de bander les cordages bord à bâbord. Quatre à six amarres maîtrisées par autant de marins de fortune pour éviter que le bord à tribord aille frôler les huit ou dix trésors des mers.
Chevauchant d’une coque à l’autre, gaffe en main (la gaffe pour ceux et celles qui l’ignorent, c’est une perche munie d’un croc à une extrémité utilisée pour accrocher, attirer ou repousser) Dans notre cas, il s’agit de repousser. C’est ainsi que mes marins d’eau douce parviennent à tenir le bâtiment en laisse pour éviter de coûteux dommages à l’investissement de leur vie.
Pendant ces interminables minutes, monsieur Gendre retient de toutes ses forces, et ça se voit, le plus long des cordages servant à immobiliser l’arrière du bateau.
C’est justement le même cordage qui permettra à notre péniche de glisser honorablement hors de l’entrave, faire marche arrière, manuellement comme le souhaite Capitaine, c’est-à-dire à bout de bras et de cordages.
Madame Fille, habituée aux finances, compte en multiple de vingt mille ce que nous coûterait une fausse manœuvre. Du coup, plus ardemment que jamais, elle brandit une gaffe qui empêche le mastodonte de frôler la proue du plus extravagant des joyaux maritimes.
La marina de Kingston vit ses heures d’attraction puisqu’ils sont de plus en plus nombreux, attroupés le long du quai, ces marins du dimanche, enfoncés non plus dans leur chaise Canadian Tire comme mes petits vieux de la rivière des Prairies, mais dans des fauteuils rembourrés Coleman. Richesse oblige.
Soulagé des affres qu’il a vécues, notre château flottant reprend la voie maritime. Il n’est pas au bout de ses peines. Voilà que le vent se lève, 35 km/heure. Il n’y a pas trop des douze mains de la bordée pour retenir, attraper, rattraper tout ce qui bouge dans les entrailles tandis que Pippen II lutte opiniâtrement contre les déferlantes d’un fleuve en furie.

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Au bout de trois interminables heures, Pippen II et Sidewinder mettent le cap sur Mermaid. Une petite île qui présente une particularité géologique connue sous le nom de roche moutonnée.
N’empêche que nous aurons vécu sept jours et sept nuits de rêve, soleil levant au soleil couchant. Tout en sillonnant un parcours magnifique allant de Brockville à Kingston sans oublier Heart Island pour l’amour des princesses.
Sept merveilleux jours en compagnie de six de nos petits-enfants. Heureux et enjoués, ils ont composé une chanson de circonstance, rédigé leur journal de bord, dessiné des phares, des fleurs et des oiseaux, photographié des moments précieux, exploré la nature dans toute sa splendeur et nagé comme des poissons dans les eaux vives.
Quelle merveilleuse chance d’être des grands-parents.
Grâce à William, notre photographe inégalé, nous pourrons revivre à jamais la scène inoubliable de notre passage dans la marina de Kingston..
Notre Pippen II au repos et le fameux Sidewinder qui s’en donne à cœur joie

PARTONS LA MER EST BELLE…

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« Cette année, pourquoi pas une excursion de pêche accompagnée de six de vos héritiers, (Les petits-enfants)? » .
L`Homme de votre vie plonge son regard dans le vôtre et n’en croit pas ses oreilles, malgré qu’il sache que vous aimez la pêche, que vous avez une patience angélique et que vous pouvez passer des heures, en silence, espérant que le plus modeste des poissons daigne morde à votre hameçon.
Par contre, même avec des gants, vous n’avez jamais réussi à toucher un ver, si minuscule soit-il. Et puis, vous aimez votre petit confort, genre Palace dans le bois. Votre Moitié le sait par expérience d’où sa stupéfaction.
Il faut dire que cette ferveur pour la pêche vous vient de votre beau-père. C’était à l’époque des clubs de pêche privés. On s’y rendait sur les ailes d’un Beaver. Les Lacs regorgeaient de truites saumonées. Il y avait le chef cuisinier qui concoctait jour après jours des plats sublimes. Il y avait les guides. Le vôtre était un bel indien, n’en déplaise, aussi muet qu’une carpe et le regard perçant. Il avait l’art d’enseigner le lancer léger comme pas un et de vous amener dans ses repaires, les fosses, en langage de pêcheur. Vous avez même déjà gagné le « trophée du meilleur pêcheur » (le masculin l’emporte sur le féminin) pour avoir attrapé la plus majestueuse truite de la journée.medium_dscn0751.2.jpg
Fière de votre idée de génie, vous chantonnez déjà Partons la mer est belle. Un mâle digne de ce nom ne résiste pas à une offre du genre. Il se voit dans la chaloupe, occupé à transmettre à ses descendants ses connaissances de pêcheur, relatant ses plus belles prises, ses plus beaux exploits.
La cheftaine que vous avez été et qui sommeille en vous s’éveille. Comme au temps jadis, elle prend les choses en main et règle tout : réservations, transports, invitations par courriel aux heureux élus de ce voyage de rêve. Pourquoi pas une petite invocation du côté de Saint-Pierre, patron des pêcheurs pour que la pêche soit bonne…

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À suivre…