L’eau de Pâques

Pâques ne serait Pâques sans revoir ce Conte inédit d’Yves Thériault publié en 1976 et destiné aux lectrices de la Revue des Fermières.

Quand on avait mené le petit de la haute ville de verre et de béton vers les larges étendues vertes d’une lointaine campagne, on lui avait expliqué, presque mot à mot et sans le laisser digérer le nouveau savoir, qu’il trouverait à destination un homme vieux, aux cheveux blancs, doux et tendre, et que cet homme était son grand-père.

C’est mon père, avait dit la femme au petit, comme Charles est ton père tout autant qu’il est mon mari.  Tu ne le connais pas. Il n’est jamais venu à la ville et nous ne sommes jamais retournés chez moi depuis ta naissance.

Qu’est-ce que c’est un grand-père? demanda l’enfant.

Écoute bien, et comprends : c’est plus que ton père ou ta mère.  C’est quelqu’un de plus âgé que tu dois aimer et respecter.

Dès l’arrivée, le vieil Émery prit le petit et l’amena à travers ses domaines. Ce n’était là rien de riche ou d’immense ou d’impressionnant. Une simple ferme à l’ancienne, quelques vaches, des moutons, un vieux cheval pie, des poules et des oies dans la basse-cour et un grand potager.

Mais l’enfant n’avait vu de toute sa jeune vie que la ville implacable, les ciments et les asphaltes et restait songeur à regarder le vaste champ ou l’avoine aoûtée qui balancerait tout doucement un jour dans quelque faible brise.  Et il verrait avec des yeux émerveillés, toutes les bêtes, toutes les plantes et dans le petit verger à côté de la maison, les pommiers à la large tête, les fruits commençants à rosir.

Il dit seulement, alors qu’il était à côté du bon gros chien: Je n’ai jamais pensé qu’il y avait tant de choses. Et il caressait la tête du bon gros chien qui se fermait les yeux d’aise et d’affection.

L’enfant aurait demain huit ans. Il fréquentait une école sévèrement privée, à la ville, de haut coût et de moderne attitude. Il y apprenait des sciences bien avancées pour son jeune âge, mais il avait, disait-on, un cerveau remarquable, bien capable d’absorber ce qu’on osait y insérer.  Un jour, il serait un grand homme. Chacun, autour, s’ingéniait à atteindre pour lui ce but.  Il serait un savant, un roi de finance ou un haut-gradé dans les hiérarchies humaines.  Il serait bien au-dessus de tous.  (Était-ce pour ce faire qu’on avait si longtemps tardé à lui révéler son grand-père, l’humble ferme et les moissons odorantes? Qu’avait-on donc omis d’enseigner à cet enfant qui soudain parlait tout bas et semblait atterré par le grand silence bruissant et doux qui l’entourait…?)

Mais le vieil Émery feignait de ne pas voir le trouble de l’enfant.  Il l’amenait agacer le jars d’oie qui jouait au gardien des trésors en apeurant à la cantonade de sa voix aigre.  Et il l’amenait à la clôture regarder les vaches paisibles, le taureau important et le cheval aux flancs solides qui broutait en paix.

Tu vois disait le vieux, c’est ma richesse. Et mes amis aussi. Depuis que ta grand-mère est morte.

Morte? qu’est-ce que c’est?

(On ne lui avait même pas enseigné la mort. Seulement la puissance possible, et jamais la faiblesse fatale.)

Elle n’est plus là, dit Émery, prudemment. Elle n’y sera jamais plus.

Jamais demanda l’enfant. Pourquoi?

Je t’expliquerai plus tard.

Il montrait les bêtes

Elles m’aiment beaucoup. Elles me le disent.

Elles parlent?

Elles parlent à leur façon, dit le vieux. Il s’agit de les comprendre

Et tu les comprends, toi?

Oui

L’enfant était de plus en plus songeur. Il semblait pousser à bout toutes les ressources de son cerveau pour assimiler les choses neuves et innombrables qui étaient soudain devant lui et qu’il n’avait jamais soupçonnées auparavant.

Sa mère vint, inquiète et empressée. Et son mari derrière elle.

Je crois qu’il est fatigué, dit-elle. Laissons-le se reposer un peu. C’est un bouleversement pour lui.

Alors le mari prit le guidon de la chaise roulante et il poussa péniblement le véhicule sur le sol raboteux jusqu’au gazon de façade, sous l’omble d’un vaste saule.

Il est mieux à la ville, dit la mère à Émery.  Ici, il devrait être trop immobile. Chez nous, le béton est lisse, un autobus vient tous les matins pour le mener à l’école. Les autres enfants sont comme lui, en classe. Il n’est pas dépaysé.

J’avais, dit le vieux, un cheval boiteux qui aimait bien quand même se tenir avec les chevaux valides au pâturage.  Peut-être que personne ne lui avait dit qu’il ne fallait pas le faire.  Et l’homme pleura une larme qu’il essuya sans qu’il y paraisse. Et dès lors, il fit vœu de rechercher le miracle.

Il serait Pâques demain, renouveau, résurrection. Cela ne vaut-il pas une demande bien adressée?

Il fut donc soir et puis nuit agitée pour Émery, puis quand l’horloge à l’ancien timbre vibrant et envoûtant sonna la bonne heure, en bas dans la cuisine, alors que les parents citadins, drogués d’oxygène sans souillure dormaient bien creux au fond de leur sommeil, le vieil Émery se leva doucement, sans bruit, comme un esprit, enfila des vêtements, chaussa des bottes étanches et entra silencieusement dans la chambre de coin où dormait le petit. Il toucha l’épaule de l’enfant, insista jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux. Le petit inquiet, presque affolé, se redressa.

Qu’est-ce que c’est, dit-il? Qu’est-ce que vous voulez?

Ne dis rien, ne réveille pas les autres. Je t’emmène quelque part.

Il enveloppa l’enfant aux jambes inertes dans une épaisse couverture, le prit dans ses bras et descendit sans bruit avec lui. Il faisait encore noir.

J’ai peur dit l’enfant. Qu’est-ce que vous faites?

Il ne faut pas avoir peur, dit Émery, je suis ton grand-père et je t’aime plus que tout au monde.

Il n’y avait même pas de pâleur d’aube à l’horizon, mais le ciel avait un éclat différent, comme si, tout à coup, il avait été ,plus limpide, plus cristallin, et les étoiles avaient un scintillement vif, annonçant leur lente subjugation par le jour prochain.

Émery marcha rapidement, longea le pâturage des vaches et fut bientôt à un bosquet et derrière le bosquet, à un ruisseau affairé qui gambadait sur des roches. Là il posa l’enfant, toujours emmitouflé dans sa courtepointe sur un talus de mousse et s’accouda devant lui.

Écoute-moi bien, dit-il. Ce que je vais dire parle de miracle. Ta mère me disait hier soir que tu pourrais marcher un jour, si tu mettais toute ta volonté à essayer.

Je ne pourrai jamais dit l’enfant. Mes jambes sont trop molles. C’est fini.

Il n’y a rien de fini, dit le vieux. Il faut vouloir. L’enfant frissonna.

Qu’est-ce que nous faisons ici? Pourquoi m’avez-vous amené à ce ruisseau? Il fait froid.

Il y a le Bon Dieu dans le ciel, dit Émery. Et il avait un fils, Jésus qui a été crucifié et qui est ressuscité le matin de Pâques. Comme ce matin, mais il y a plus de deux milles ans. Et il est dit depuis ce temps, que si quelqu’un boit l’eau d’un ruisseau clair au moment où la première lueur d’aube apparaît, ses vœux seront exaucés. Regarde là, vers l’est.

Il y avait à l’horizon un infime trait de belle lumière rose, et comme ils regardaient tous deux, cette lumière se fit jaune. Dorée comme l’or le plus pur.

Alors le vieux prit la tasse d’étain accrochée à sa ceinture, puisa de l’eau et la donna à boire à l’enfant.

Fais le plus grand vœu de ta vie, dit-il. Il sera peut-être exaucé.

L’enfant but, les yeux fermés. Quand il eut avalé, il secoua lentement la tête.

Mes jambes sont encore moelles, dit-il. Comme elles le seront toujours. Il n’y a pas eu de miracle.

Mais le vieux souriait, benoîtement.

C’est selon, dit-il.  Il y a bien des sortes de miracles.

Il prit l’enfant et le ramena à la maison, jusque dans son lit, pour qu’il se rendorme.

Plus tard, alors que la famille revivait et que l’on s’était attablé pour le petit déjeuner, l’enfant dit soudain, d’une voix ferme.

Je voudrais rester ici plusieurs jours, dit-il, une semaine et plus encore. Je crois que mon grand-père m’aidera. Je veux apprendre à marcher de nouveau. Je sais que je peux le faire.

Qu’est-ce que tu dis ? dit la mère. Tu n’as jamais voulu essayer. Tu avais peur de tomber et tu pleurais. Maintenant tu veux? Qu’arrive-t-il?

C’est que, dit le vieux, dans votre ville, il n’y a pas de ruisseau, il n’y a pas d’eau de Pâques et dans vos écoles, l’on enseigne seulement les sciences et jamais la confiance.

Et au petit, il murmura.

C’est selon, je le répète, il y a bien des sortes de miracles.

Et ça tient du miracle! 

Ma tante, j’en suis là, et ça tient du miracle.  J’aime cette pensée exprimée par ma charmante nièce. Pensée qui frôle l’imaginaire et décrit merveilleusement bien les niveaux de joie, de bonheur ressenti. Ma nièce est soprano. Je l’adore dans Carmen, un rôle qui lui va à merveille. Nous étions sur FaceTime un dimanche du mois de février, le frileux et l’enneigé. Elle habite au bout du monde, lovée au pied d’un volcan endormi et moi en flanc de montagne, dans la neige et le vent.   

Puis, le temps passe. Nous voilà un matin de mars, le premier du mois. Pas encore le printemps mais bientôt la saison des sucres. La vie piétine pour ne pas tourner en rond comme le poisson rouge dans son bocal. Aujourd’hui l’homme et moi allons poser un geste important et prometteur, garant d’avenir.  Recevoir le vaccin contre le covid-19.  

Une confidence à propos du jour « Vaccination ». À la sortie de la clinique comme par hasard, des amis et nous deux éprouvions une sorte de fierté, de solidarité. Le sentiment d’avoir fait notre part pour freiner cette minable pandémie. Mission accomplie. Interpellés, nous devenions  adultes responsables et vaccinés.

On n’arrête pas le temps. Au fait, à quel âge devient-on vieux ? Murmure mon nonagénaire,  le jour où l’on se voit vieux, répond l’octogénaire que je suis.

Réajustant fièrement nos (masques sourire caché) bras dessus bras dessous, nous regagnons notre voiture pour retourner allègrement vers notre (restez chez vous) toujours aussi confinés depuis des lunes, même sans en entrevoir la fin, nous sommes allégés libérés et plus confiants. Cette vaccination portant une part d’inconnus est maintenant derrière nous. Pour l’instant. Que voulez-vous souhaiter de plus ?

« Avec ça, on a c’qui faut pour passer à travers ».avait lancé énergiquement la dame centenaire en train d’être vaccinée tout en jetant un regard vers la jeune infirmière. Chapeau!  Une résiliente, aurait dit sûrement Boris Cyrulnik, le penseur de la résilience. Auteur de (La nuit, j’écrirai des soleils).

Sur la route du retour, à perte de vue, il y a Tremblant, son village et ses paysages de cartes postales; sa montagne qui n’a jamais été aussi belle. Je pense à nos fougueux skis que l’on a mis en pause; aux intrépides raquettes dévoreuses de neige folle; les centaines de sentiers qui vous entraînent toujours plus loin, au bout de vos rêves, au bout des ailleurs; au bout de nulle part.

Au fil des heures et des jours qui se ressemblent, pour (regaillardir) l’interminable confinement des uns et des autres, il y aura les parents, les amis de l’autre côté de la fenêtre; il y aura la Tribu, ses photos prises sur le vif, les Messenger, les Zoom et les j’Aime qui s’émissent virtuellement dans nos vies pour réchauffer les solitudes, souder les amitiés et raviver l’esprit des retrouvailles et du bonheur tout court.

Le chop suey de la pandémie; pourquoi pas!

Après avoir succombé à la vue d’un gros caisson de fèves germées bien fraîches et croustillantes, du coup, vous pensez : « si je concoctais un bon chop suey comme dans le temps…  et d’une belle miche de pain tiède et odorant de votre dévoué boulanger?». Juste à y penser vous en avez déjà l’eau à la bouche.

Question posée, réponse trouvée. C’est à la suite de cette gourmande réflexion que vous décidez de vous mettre à la tâche et de cuisiner avec amour, votre tendre chop suey familial qui n’a rien de chinois, pas plus que le pâté chinois de votre mère.

Une fois de retour à la maison, sans perdre une seconde, repliée sur vous-même, pour ne pas dire à quatre pattes, vous sortez du fin fond de votre armoire préférée, et ce à l’étage le plus bas et le plus inaccessible, votre précieux Wok (fonte émaillée rouge flamme, signé Le Creuset) que vous chérissez, soit dit en passant.

Dans ce même Wok, vous y déposez un bon morceau de beurre ou de margarine, vous y ferez revenir 675 gr de bœuf, de porc ou de veau haché; selon vos préférences. C’est une question de goût ou de frigo en ces temps de pandémie. Une fois vos 675 g. de viande bien émiettée et légèrement cuite, vous ajoutez 2 tasses de céleri que vous aurez soin « d’émincer » en biseaux (obliquement pour avoir l’air quelque peu savante). Il en sera ainsi pour tout légumes de la recette. Suivront deux tasses  d’oignons rouge ou blanc ainsi que deux tasses de champignons frais.   Trois poivrons aux couleurs variées, trois tomates moyennes, une ou deux gousses d’ail finement pressées, poivre et sel et poudre de gingembre au goût.  Laissez mijoter jusqu’à ce que le tout soit légèrement cuit. C’est à ce moment que vous ajoutez vos adorables fèves germées.  Si le cœur vous en dit, allez-y aussi gaiement  avec une petite boîte  de châtaignes ou de pousses de bambou égouttées. Ou les deux pourquoi pas.  C’est enfin le moment d’y inclure vos 125 à 130 ml de sauce soja (soya) et secret des dieux: 50 ml de mélasse, que vous additionnez  pourquoi pas. La mélasse a le don de rehausser cette recette d’un petit je ne sais quoi!

Couvrez et laissez mijoter le tout  environ une trentaine de minutes.

Suggestion de l’hôtesse : Pour un repas décontracté de la saint-Valentin, servir à même votre Creuset rouge flamme. Dites-vous bien que la beauté de votre présentation en vaut la chandelle. 

Je reproduis cette recette chouchou pour mon amie Suzanne qui me l’a demandée. Quel honneur pour moi!

Bon appétit!

JAMAIS VOUS N’AURIEZ IMAGINÉ…

Jamais au grand jamais en tant que personne âgée, vous aviez figuré être plus âgée que vous le pensiez.

Jamais au grand jamais en tant que personne âgée, vous aviez figuré être plus âgée que vous le pensiez. À poursuivre vos multiples activités, bénévolat dans votre communauté, active sur des comités dans votre milieu de vie, implication dans les sports, vous ne vous sentiez pas moins utile, moins indispensable que les jeunes. Pas question de décrocher !

Vous n’aviez jamais imaginé non plus que votre grand âge allait vous retrancher du reste de votre monde, ou couper du reste du monde. Invulnérable à vos heures, vous préfériez imaginer que ce serait votre état de santé, qui allait devenir l’enjeu déterminant de vos limites, vous imposant au gré des ans un rythme de vie concoctée d’écarts, de vulnérabilité, de risques et de sagesse, pourquoi pas !

Arrivent le covid-19, la pandémie et le confinement. Déboussolée à la vue d’images négatives qui circulent et de ce vent d’âgisme qui emboîte le pas, vous voilà en train d’appréhender ce « coup de vieux »relié à l’isolement, à la perte d’autonomie pour ne pas dire à l’infantilisme. Une fois de plus, vous n’aviez jamais pensé à cela.

Résignée tout de même, vous suivez à la lettre les consignes dictées par l’attachant et rassurant médecin, docteur Horacio Arruda, directeur national de la santé publique depuis 2012. Et ce dans le plus grand respect par égard à ceux et celles qui risquent leur vie pour vous. Sauvez des vies voilà votre leitmotiv.

Ces longs mois de confinement vécus dans l’incertitude et l’inquiétude, quoi que l’on dise, ont insufflé dans la tête et le cœur des uns et des autres le sentiment de ne pas être seul, oublié, mais égaux dans l’épreuve comme dans le bonheur. On se ressemble, on vit les mêmes défis, les mêmes craintes, les mêmes difficultés, on est semblable, on s’unit, on s’épaule, de cela ont jailli le partage, l’entraide, la solidarité, la compassion, la générosité.

 En sera-t-il autrement un jour? En sera-t-il ainsi pour le reste de vos jours?  Serez-vous là pour célébrer l’après-coronavirus?  Les questions qui tuent !

Ensemble ça va bien aller et vogue la galère.  

SUR UN COUP DE COEUR!

Les « en fin de vie », les « laissés à leur sort », les « vulnérables » les grands-parents, les bras (en temps de pandémie), les professionnels de la santé (au front), les « en attente » de ce qu’adviendra d’eux (vous, moi et les autres).

Si je ne m’abuse, ce sont les appellations avec lesquelles on en vient à cataloguer rapidement les individus pour les besoins de la cause. Je n’y vois aucun problème. C’est même génial de tracer des sillons pavés de lignes de conduite assurant ainsi à chacun, chacune, les meilleures chances de survie à la pandémie.  

Trois mois plus tard, bon pied bon œil, chaussé de vos quatre-vingt-huit années, confiné dans votre (restez chez vous), vous suivez religieusement l’évolution de la pandémie à la grandeur de votre chère planète et autour de vous. Toujours selon votre grand âge, vous vous demandez ce qui est interdit et ce à quoi vous avez accès dans la catégorie (vous, moi et les autres).  Certains matins, vous lanceriez la serviette à ceux qui vous ont à cœur, ne comptent plus les heures, et se «désâment» à vouloir votre bien.

Vous n’êtes pas « en fin de vie ». Vous n’auriez pas marché vos 6 kilomètres ce matin. Vous n’êtes pas non plus « abandonné à votre sort ». Vos petits-enfants chéris (adultes par surcroît) vous ont à l’œil. « Vulnérables? » (le mot qui tue!) Nous le sommes tous. La vulnérabilité qui colle à votre peau n’a pas d’âge. Attendez! l’usure vous le dira en temps et lieu.

Pourquoi narrer de la sorte? Pourquoi ce cri du cœur?

Au réveil ce matin, les yeux braqués sur votre photo de famille du dîner de Noël 2019, tandis que vingt-sept et demie splendides sourires vous regardent, sans compter les ancêtres, plein sourire, vous et l’homme de votre vie. Vingt-sept et demie de vos descendants. S’ajoutent Émily, puis sa cousine Rose, née le 26 mars 2020, en pleine pandémie, à l’hôpital Saint-Jérôme où œuvre sa maman, médecin.  Une tribu entière, empilée, entassée, coude à coude, épaule à épaule est là, une fois de plus, comme le souhaite la tradition.

Dix personnes, trois familles, deux mètres de distance entre chacun, rencontre à l’extérieur de la maison confinée. Le but: respecter la consigne pour éviter la propagation du virus, l’objectif ultime: sauver des vies. La décision est noble et vaut d’être respectée à la ligne.

Une fois de plus, vous contemplez votre tribu, Vous comptez et recomptez le nombre de sourires. Votre regard se pose enfin sur vos touts-ptits, vos adorables G4.

À quand le retour d’un rassemblement familial, sans fractionnement,  au grand complet? Le temps d’un événement, d’une graduation, d’un mariage, d’une naissance, d’un deuil et pourquoi pas du traditionnel méchoui de l’action de grâces couronné de son incontournable feu de camp?  

Question déchirante et silencieuses que l’on se pose en son for intérieur. Vous, moi et les autres…

L’impôt du coeur

Rivière rouge Mont Tremblant, Québec

Quelque chose est en train de changer dans nos mœurs et nos mentalités.  On parle de plus en plus de ce mouvement du cœur qui nous fait aller vers les autres, vers ses semblables.

On constate l’émergence d’une volonté de solidarité, de paix, d’amour.  L’émergence d’une force incroyable qui nous incite à faire appel à ce qu’il y a de beau, de bon, de généreux en chacun de nous.

On va même jusqu’à imaginer un modèle de société au sein de laquelle il y aurait un « Service de solidarité obligatoire ». Chaque individu serait tenu, à un moment ou l’autre de sa vie active, durant une période de temps déterminé, d’accomplir des tâches précises d’après ses compétences, ses connaissances, ses expériences.

On en viendrait à se redonner ces nombreux services et secours humanitaires que l’argent n’arrive plus à acheter et que nos sociétés n’arrivent plus à se payer.

Et pourquoi pas?

Vaut mieux savoir accorder ses violons

Vous êtes en train de lire Stéphane Laporte sur votre tablette dans la Presse, quand l’homme de votre vie se lève pour desservir la table du petit déjeuner.

Vous cessez de lire pour éclater de rire.

Humm! Pourquoi ris-tu?

Vous répondez sur le champ et en riant : je pense à l’expression «accorder ses violons ».

Devrais-je ajouter que le geste me rappelle celui de tante Aglaée qui voulait être utile?  Du coup, je pense papa et à son soi-disant «foie lent.»

Tante Aglaée était une petite dame septuagénaire et veuve. Elle avait fait carrière dans la haute couture à une époque où ses richissimes clientes collectionnaient les magazines provenant de France (Marie-Claire et autres) puis se rendait ensuite à New York choisir les tissus exclusifs importés d’Europe.

Oeil de lynx et doigts de fée, tante Aglaée réalisait des merveilles s’inspirant de créations de grands couturiers de l’époque ajustant à l’inspiration les dimensions de la demanderesse. Ce qui faisait dire aux envieuses qu’Aglaée faisait des miracles.

Tante Aglaée était jolie, élégante à toutes heures. Le jour, elle se coiffait d’un magnifique chignon blanc comme neige qu’elle dénouait le soir. (l’Oréal Paris n’existait pas encore)

Petite fille, je ne me lassais pas de voir ma chère grand-tante (sœur de ma grand-maman) brosser cette abondante chevelure, puis la natter en une longue tresse avant d’aller au lit, afin d’éviter les nœuds durant le sommeil.

Sur ces vieux jours, dans la soixantaine (c’était une vieille personne à l’époque). Libre comme l’air, elle migrait «d’une parenté à l’autre » pour y séjourner quelques mois et se rendre utile.

Chez-moi et mes parents, elle renouvelait la garde-robe de ma mère et cousait grandiosement ma robe de couvent taillée dans une pièce de Serge anglaise achetée à la Compagnie Paquet, rue St  Joseph.

Sans jamais passer outre, bon gré mal gré, elle s’offrait le plaisir de desservir la table (dans le but d’être utile) puis retournait rapidement terminer un ourlet ou achever le dernier puzzle en cours. C’était pour elle une évasion, une passion.

Ce qui avait le don de mettre mon père en furie, était le moment ou d’un premier geste solennel, dressée au garde à vous, sans un mot de sa part, elle retirait sa tasse à thé « Queen Ann Bone china» en guise de mise en branle de ses petits boulots.

«Mon foie est lent ce matin » mâchonnait mon père, assis au bout de la table, rongeant son frein et empruntant une voix plaintive croyant que tante Aglaée capterait le message sournois et ne desservirait plus les couverts du petit déjeuner avant qu’il ait terminé de siroter son café du samedi matin.

Ce que le paternel omettait de dire à propos de la lenteur de son foie, c’est d’avoir bouffé la boîte de Laura Secord, ses chocolats préférés en écoutant à la radio, son émission préférée de la veille.

Tant qu’il y a vie, il y a espoir

Vendredi 3 avril 2020, septième jour de votre deuxième quarantaine volontaire. 

Ce n’est pas aujourd’hui que vous irez magasiner, comme il y a très longtemps jadis, pour votre traditionnel « bibi » de Pâques avec voilette qui enveloppe le visage sans ombrager le regard ou le sourire.  Pas à petit-prix le divin chapeau, puisqu’il va vous chercher des heures de labeur. J’ai bien dit des heures de labeur, à l’étudiante du conservatoire qui travaille, le meilleur de ses temps libres, à vendre des boutons à la compagnie Paquette, magasin spécialisé dans les ornements et vêtements religieux à l’époque. Vous aviez dix-huit ans, vous en avez 88, bientôt 89. Les filles Paquette vos amies avaient fréquenté le même couvent que vous de même que la jumelle de mademoiselle Duquette, modiste de chapeau rue Buade situé à deux pas de la Basilique de Québec, lieu des retrouvailles de ce beau monde élégamment coiffé le jour de Pâques. Plus de secrets pour vous. Vous comprenez pourquoi vous vendez des accessoires de couture.

Soixante ans plus tard, vous voilà, vous avez bien dit, au septième jour de votre deuxième quarantaine volontaire. Pour être la grand-mère de deux petites-filles médecin, vous ne riez pas. Vous suivez religieusement les directives de votre premier ministre, qui s’évertue pour ne pas trop perdre de ses aînés parfois délinquants, victimes de la pandémie qui afflige la planète. Durant ces interminables heures ou la vie, les symptômes et la mort sont comptabilisés, vous avez eu le temps de feuilleter toutes les recettes précieusement accumulées dans un rayon de la bibliothèque familiale. Celles de votre mère, de vos voisines et meilleures amies, celles de Monique Chevrier et celles de Jehanne Benoit, selon vous, la Bocuse de la cuisine québécoise. Enchantée des moyens de communiquer du moment, vous avez aussi rejoint toutes les filles de votre tribu qui ont formé un groupe sur le web. Vous en avez profité pour leur glisser la suggestion d’une recette favorite qui remonte à vos menus familiaux du siècle dernier. La quarantaine n’arrête pas le progrès.

Vous avez partagé des heures en présence de l’homme de votre vie. Quatre yeux rivés sur les 500 pièces d’un puzzle offert par monsieur Gendre et madame Fille à Noël passé. Comme s’ils avaient eu prémonition, de ce que vous alliez vivre en vous offrant matière à passer le temps. On ne se crêpe pas le chignon devant un casse-tête de la sorte. (Voir sur mon blogue: « le casse-tête de la quarantaine »).

Entre-temps votre tribu s’est agrandie une fois de plus d’une Pitchounette prénommée tout en douceur « Rose ». Rose est la sœur de Jade, 2 ans, ayant pour maman la fille de votre propre fille. Vous voilà une fois de plus au faîte de quatre générations de mère en fille.

Elle est belle la petiote et la vie lui appartient. Elle est née le 26 mars. Le lendemain, arrivée au bout de son âge, comme le dit la chanson de Jean Ferra, votre belle-sœur nonagénaire vous quitte pour aller retrouver son conjoint décédé quelques mois plus tôt.

Comme quoi, une fois de plus, en pensant au bonheur que vous procure la naissance de Rose, vous avez la preuve que « tant qu’il y a vie, il y a espoir ».

TOI ET TON POISSON D’AVRIL

Nous sommes en plein cœur de la quarantaine volontaire de notre tribu. Aujourd’hui, premier avril 2020, jour du « POISSON D’AVRIL! »  Aussi loin que je me souvienne, courir le poisson d’avril fait partie de nos habitudes les plus chaleureusement maintenues. Pour beaucoup d’entre- nous, cette coutume remonte à notre enfance et c’est tant mieux.

« Vite, lève-toi et viens voir à la fenêtre, il y a un immense ballon dans le ciel. Une fois le tout p’tit levé et arrivé devant la fenêtre, voyant qu’il n’y a rien, vous lancez fièrement : Poisson d’avril et les rires éclatent ».

Durant des années, j’ai fait courir le poisson d’avril à mes enfants d’abord, puis à mes petits-enfants et encore. Bientôt ce sera à mes neuf arrières en leur téléphonant très tôt le matin, du premier avril, les invitant à aller voir dans la fenêtre tantôt le gros ballon dans le ciel, tantôt un voilier d’outardes et tantôt l’un de leurs personnages préférés. Si je parvenais à les faire lever, les prendre au piège, je m’exclamais sur le champ, riant à gorge déployée « poisson d’avril ».

« Grand-maman toi et ton poisson d’avril! »

En y pensant bien, j’avais trouvé là une façon joyeuse de les rejoindre, une raison de communiquer avec eux. Plus tard, « Faire courir le poisson d’avril devint mon excuse pour retrouver, au moins une fois l’an des êtres chers, des amis, des connaissances, des voisins.

L’appel se terminant par des éclats de rire.  «tu m’as bien eu. »  Avec le temps, il  me faut jamais oublier le premier avril sans quoi, on se demandera ce qui ne va pas.

Ce matin, je viens tout juste de courir le poisson d’avril. L’arroseuse est arrosée!

Si je voulais vous faire courir le poisson d’avril ce matin, qu’est-ce que je vous raconterais? qu’est-ce que j’imaginerais pour vous faire mordre à l’hameçon?  À l’œuvre maintenant et Joyeux Poisson d’avril.